Plan à 4

Plan à 4

Assimile que tu es Kabyle par Sarah Tahlaiti

Je viens d'une famille harkie qui a tout fait pour s'intégrer, au point d'effacer la langue et une partie de qui on était. C'est par mes amies algériennes que j'ai le plus renoué avec l'Algérie.

Avatar de Plan à 4
Plan à 4
mai 06, 2026
∙ Abonné payant

“Algérienne”,

depuis petite j’adore dire que je suis d’origine algérienne, j’aime cette autre identité qui vient donner du corps à ma personnalité. Je le vois comme un amplificateur et aussi un ajout dans l’histoire de ma famille, des mouvements de vie et d’identité à retracer. Pourtant, ma famille est un peu particulière. Nous sommes des Harkis, mon grand-père du moins est un “harkis”, ça signifie poétiquement traître. Pour faire simple, lors de la guerre, les hommes et les femmes algérien.nes considéré.es favorables au maintien des français sur le territoire souvent même enrôlés dans l’armée française ont été tamponnés traîtres à leur patrie lors de l’indépendance. En collabo de l’Empire français.

Parmi les collabos, il y avait des rangs, tu pouvais être un méga collabo : tu as pris les armes pour la France, un collabo moyen : tu échangeais des informations pour sauver ta famille, ton village, un bébé collabo : on t’avait vu discuter avec un français et tu étais suspect. Mon grand-père était jardinier d’un capitaine français, il n’a pas porté les armes mais il était considéré comme enrôlé dans l’armée, tout du moins je crois. Ce flou-là a pesé pendant des années sur les épaules de ma famille, une honte opaque et en même temps une distance face aux événements. Pour l’histoire, on préféra toujours un gentil jardinier un peu simple à un forcené qui a pris les armes contre son pays. Lors de l’indépendance, la seule solution a été de fuir en France avec le Capitaine, ma grand-mère de 18 ans leurs deux filles.

A l’arrivée, pas de remerciements, ni de fleurs, un travail de domestique non rémunéré 6 jours par semaine dans la famille du Capitaine. Pourquoi je dresse ce tableau ? Pourquoi je n’ai pas encore parlé d’amitié ?

Je pose la base de mon éducation. Je viens d’une famille qui a eu désespérément besoin de s’intégrer en France notamment dans un moment où le retour en Algérie semblait impossible. Ma mère s’appelle Hélène. Loin d’évoquer les montagnes de Kabylie où a grandi ma grand-mère.

J’ai grandi en petite française fan du folklore que mes origines pouvaient apporter mais sans me sentir proche d’un pays dont je ne connaissais rien à part des photographies. Nous faisions Noël et ma grand-mère le Ramadan. Je regardais les feux de l’amour chez elle et on écoutait Idir que je chantais en yaourt à défaut de pouvoir bien parler kabyle. J’adorais les robes kabyles qu’elle me rapportait d’Algérie, car oui elle rentrait de temps en temps et y avait aussi amené mes tantes, mon oncle et ma mère.

Ma maman avec ses cousins
Idem

Mon grand-père n’a jamais voulu retrouver son pays, sa famille et sa vie avant la France, et ce malgré la baisse progressive du risque pour les harkis et les appels quotidiens au retour de sa famille. Chez lui, il y avait un portrait jauni de Charles de Gaulle, des photos de ses enfants et petits-enfants. Rien qui ne rappelle l’Algérie. La peau brune de son visage, ses cheveux frisés, un seul coup d’œil pour constater que mon grand-père n’avait pas grandi en Alsace ou en Normandie mais il avait décidé que se fondre dans un costume propre et entretenu suffirait.

Les frères et soeurs de ma grand-mère ont transmis à leurs enfants les traditions et l’’être” kabyle, ma grand-mère s’est efforcée de faire grandir 7 enfants en France en travaillant comme aide-soignante avec un mari enfermé dans un rôle de français modèle et noyant son mal-être dans l’alcool. Elle n’a pas voulu, pas eu le temps, pas pu transmettre autre chose que certaines traditions. Ma mère n’a jamais appris à parler kabyle, ni arabe et donc ne m’a jamais transmis cette richesse.

Dans les mariages, avec mes cousines au risque de passer pour une abrutie, je faisais semblant de comprendre certaines conversations. En vrai, je hochais la tête et rigolais par mimétisme. J’adorais aller chez mon grand-oncle Didi, le frère de ma grand-mère, parce qu’on se sentait plus algérien.ne quand on était là-bas.

Avatar de User

Continuez la lecture de ce post gratuitement, offert par Plan à 4.

Ou achetez un abonnement payant.
© 2026 Plan à 4 · Confidentialité ∙ Conditions ∙ Avis de collecte
Lancez votre SubstackObtenir l’app
Substack est le foyer de la grande culture