Apprendre à vivre le deuil.
Pour Aurore, lettre à celle qui veillait sur nous. TW : ce texte aborde des sujets sensibles. À éviter si vous vous sentez inconfortable avec des thèmes liés à la santé mentale.
Il y a des amis qu’on perd de vue. Et puis il y a ceux qu’on perd pour toujours.
Entre les deux, il y a souvent un silence qu’on a cru temporaire, des messages qu’on a remis au lendemain, une distance qu’on pensait pouvoir combler un jour. Et puis un jour, il n’y a plus de jour. Juste un message, quelques mots qui ne rentrent pas dans la gorge, et une place vide qui ne se remplira jamais tout à fait. Le suicide ne prévient pas. Il s’installe dans les angles morts de nos vies, là où on a regardé ailleurs, là où on a pensé que l’autre allait mieux, là où on a laissé les silences s’étirer trop longtemps. Il laisse derrière lui des vivants qui retournent chaque geste, chaque mot non dit, chaque soir où ils auraient pu appeler.
En France, près de 8 848 personnes sont mortes par suicide en 2023. C’est plus de 24 personnes par jour. En 2024, 5,2 % des 18-79 ans déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Et derrière chaque chiffre, il y a un prénom. Une histoire. Des gens qui aimaient, qui riaient, qui prenaient soin des autres, souvent bien mieux qu’ils ne prenaient soin d’eux-mêmes. La France est l’un des pays qui compte le plus de suicides en Europe, et Santé publique France constate une détérioration de la santé mentale, particulièrement chez les jeunes depuis 2021.
Cette newsletter parle d’amitié. Mais l’amitié, c’est aussi ça : les liens qui s’effilochent sans qu’on s’en rende compte, les destins qui basculent pendant qu’on regardait ailleurs, la culpabilité étrange de ceux qui restent. Alors aujourd’hui, on va parler d’Aurore. Et de tout ce qu’elle nous apprend sur l’importance de vraiment demander comment ça va et d’attendre la vraie réponse.
Ton absence n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui. Le temps avait pourtant déjà fait son œuvre, cela fait quelques années que les silences avaient abîmé notre lien, et pourtant, aujourd’hui, chaque souvenir me revient. On lit souvent les lettres des disparus, celles qu’ils ont laissées comme trace de leur passage. Mais c’est une lettre à toi, qui n’as plus eu l’envie d’être ici, que j’écris. Et parce que cette newsletter porte sur l’amitié, plus que jamais, je veux te rendre hommage, Aurore.
De toi, je veux garder le souvenir de ce sourire gravé sur ton visage quand on s’est rencontrées, à Berlin encore ivres de fêtes et d’excès. Tu étais pourtant la plus sage d’entre nous, celle qui nous raccompagnait à l’aube titubante, celle qui prenait soin de nos cœurs à longueur de journée et nous préparait à manger quand les sanglots nous habitaient. Chacun le savait : tu étais le pilier de cette brume confuse. Est-ce parce que tu sentais en nous cette fragilité mortifère que tu t’es tant consacrée à sauver la nôtre ?
Tant d’années tu étais solide sur tes appuis, pleine de rêves et de rires. Et puis soudain tout vrille, tout éclate, tout s’effondre. Comme si les voyages avaient révélé en toi une peur insurmontable, comme si la vie avait soudain pris trop de poids et que tu étouffais dans ce corps qui était le tien. Bipolaire, le couperet tombe. Une première tentative, une deuxième, l’hôpital, le suivi médical, ton énergie qui se voile dans l’engourdissement des cachets. Et pourtant, de toi je n’ai envie de garder que tes cris de joie quand tu te baignais nue dans l’eau glacée des côtes bretonnes en hurlant « oui je suis folle et alors ! », ton excitation quand on partait à la chasse aux bigorneaux et que tu t’amusais de me voir si citadine, cette envie de tout filmer, tout le temps, comme pour capturer les moments que tu ne voulais pas laisser partir, ces discussions sans fin avec chaque inconnu que tu croisais. Et aussi nos discussions interminables où tu me disais que tu parlais tous les soirs à la lune, que tu te croyais l’élue d’une galaxie tout en me lisant mon thème astral, que tu t’inquiétais encore et toujours pour tes amies et leur cheminement, alors que déjà ton propre intérieur était en feu et tu te consumais. Tu ne supportais pas l'injustice, ni la détresse de ceux qui t'entouraient. L'idée que quelqu'un puisse se sentir rejeté t'était insupportable, alors tu donnais ton repas, ton lit, ton énergie, sans jamais rien garder pour toi. Aimer les autres comme tu le faisais avait quelque chose de magnifique et d'épuisant à la fois. Un combat d'amour qui portait en lui ses propres abîmes. De tes voyages sans fin, aux rencontres multiples, aux chants de guérisons, aux animaux que tu te défendais comme tes enfants, tout n’était qu’un prétexte à connecter, découvrir, partager.
Le dernier souvenir que j’ai de toi, c’est sur les routes. Excitées comme des puces de descendre en van jusqu’à Porto, là où tu savais que le bonheur t’emplirait à nouveau. Tu l’avais imaginé ce futur, toi, entouré de chevaux, libres comme l’air, à surfer la vague et prendre soin des autres, dans une école ou une asso, car c’était ton pouvoir magique : écouter, prendre soin et aider. Denrée si rare de nos jours. Le voyage s’annonçait si beau. Et là, tout bascule. Tu danses à corps perdu chaque soir sur le toit en criant, tes phrases sont décousues, tu cries, tu ris, tu hurles, rien n’a vraiment plus de cohérence . Je vois dans tes yeux la phase maniaque, celle que je connais tant, et qui vous rend si beaux et si fragiles à la fois, persuadés d’être des dieux. Je vois nos discussions s’épaissir, ta colère et ton indignation, les cris qui éclatent, les mots qui fusent. Toi qui avoue finalement avoir arrêté ton traitement car il t’éteint, réduit au silence cette douce folie dont tu as tant besoin, cadenasse tes rêves. Et puis le silence. Depuis trois ans.
Et soudain, un message pour dire que tu étais partie la veille.
Le suicide a quelque chose d’innommable, d’impossible, qui crée la terreur dans la voix de ceux qui le prononcent, mais nous n’entrerons pas dans leur code, Aurore. Ce mot que les autres baissent les yeux pour prononcer, ce mot qui fige les pièces et suspend les respirations, nous, on le regarde en face. Tu as souffert. Énormément. Et ce monde n’a pas su être suffisamment doux avec toi.
Alors oui, je m’en veux d’avoir laissé ce silence devenir éternel. Je m’en veux pour les messages non envoyés, pour les nouvelles que je n’ai pas prises, pour avoir cru que le temps arrangerait ce que les mots n’avaient pas réussi à réparer. Le deuil d’un suicide porte cette particularité cruelle : il laisse derrière lui des questions sans fond, une culpabilité qui s’installe là où il n’y a pourtant pas de coupable. Juste une douleur qui a fini par être plus grande que tout le reste. Mais aujourd’hui plus que jamais, tu habites nos cœurs. Trop précieuse pour ce monde tel qu’il était, j’espère que tu es entourée de chevaux qui te comprennent et de gens aussi généreux que toi, incompris et libre. Plus que jamais.
Aurore. Ton prénom porte en lui ce moment exact où la nuit cède, où tout redevient possible. Tu l’as porté toute ta vie sans peut-être en mesurer la justesse, toi qui éclairait les autres avant même d’avoir allumé ta propre lumière. Aujourd’hui je veux croire que tu as retrouvé cette liberté que la maladie t’avait volée, que ton corps n’est plus un endroit où souffrir, que quelque part l’air est plus léger. Je sais que tu es là, cachée quelque part dans la Voie lactée, à surveiller nos nuits, à veiller sur celles et ceux que tu aimais tant. Apaisée, enfin. Prendre soin les uns des autres, vraiment, profondément, c’est peut-être la plus belle façon de te garder vivante parmi nous. Demander comment ça va et attendre la vraie réponse. Laisser moins de silences devenir éternels.






